Vers l’infini

Jeudi, 13h00. J’ai reçu l’appel téléphonique. Celui qu’on ne veut pas entendre. Celui qu’on ne veut pas attendre. “Vingt-quatre heures tout ou plus” m’a-t-on dit à l’autre bout du fil. En vérité, les derniers milles, la fin de la route, le cul-de-sac. Le décompte est commencé. Je ne veux pas entendre son tic-tac. Je suis certaine que ce n’est pas encore l’heure. Je la lancerais par la fenêtre cette horloge avec la même force et la même fougue qu’à mes 8 ans lorsque ma balle de baseball a traversé la fenêtre de la cuisine en faisant voler en éclats le superbe vitrail bleu et jaune. Tu te rappelles? Plutôt que de hurler à tue-tête, tu avais convaincu grand-papa de passer le reste de la journée à m’apprendre à pratiquer “mon visou”. Ce sera utile pour lancer à la corbeille les feuilles sur lesquelles je tenterai des centaines de fois d’écrire combien je t’aime, combien les gens t’ont aimée et combien le vide que tu laisseras sera plus profond que l’univers.

Je prends l’autobus en direction de l’hôpital. 45 km/h. La même vitesse à laquelle tu roulais dans la rue et… sur l’autoroute quand tu conduisais encore ta vieille Chrysler. Te souviens-tu de la symphonie de klaxons à laquelle nous avions droit toutes ces fois où tu prenais le volant? Tu te faisais un malin plaisir à envoyer la main en guise de salutation à tout ceux qui réussissaient à te dépasser par la voie de droite. Nous récoltions souvent un doigt d’honneur pour réponse, mais tu prenais soin de me préciser à tous coups qu’il s’agissait d’un langage codé entre conducteurs pour se dire “un beau bonjour”. J’ai finalement compris la vraie signification de ce geste lorsque j’ai obtenu un billet rouge dans la cours de récréation de l’école au primaire car la surveillante avait été témoin du fait que j’avais levé avec conviction mon majeur afin de répondre à une amie qui me saluait de la main.

Pour me changer les idées, je prends le journal qui traîne sur le banc à mes côtés. Je me fais croire que je le lis, mais pourtant je ne pense qu’à toi. En tournant la dernière page, je tombe sur l’horoscope du jour. Le mien : “Vous accompagnerez une personne qui vous est chère vers un lieu inusité”. Le tien : “Vous serez invité à participer à un long voyage”. Pfffff! Ok. Je te l’avoue officiellement aujourd’hui, je n’ai jamais cru, ou du moins voulu croire, à l’astrologie. Pourtant, depuis que je suis toute petite, tu tentes de me convaincre que les planètes ont une influence sur notre vie.

– “Grand-m’man, une fille m’a écoeurée à l’école aujourd’hui parce qu’elle dit que je porte un pantalon qui me fait de l’eau dans cave”.

– “Ça va passer ma lionne, c’est parce que le soleil est en scorpion et la lune en sagittaire. Demain, ça ira mieux, la lune passera en balance”.

Je n’y ai jamais rien compris, mais ça avait au moins le mérite de me réconforter et de me convaincre que tout irait mieux demain. Sache que, à défaut d’y croire, dans mon horoscope à moi, ton signe est femme inspirante, ascendant exceptionnelle.

Je descends un arrêt plus tôt afin de passer chez le fleuriste pour chercher tes fleurs. Des tulipes? Non, pour moi, ce sont “les fleurs de grand-m’man”. Je prends soin d’en choisir de la même couleur que celles que tu avais plantées dans ta cours avec un plaisir contagieux : les jaunes, “comme le soleil”. On passait des heures à contempler ton jardin en se berçant dans la vieille balançoire en bois jusqu’à en avoir mal au cœur. On terminait toujours notre journée en allant cueillir de la rhubarbe sur le côté de la maison pour se faire un chapeau avec les feuilles et manger les tiges en les trempant dans un gros bol de sucre. “C’est bon pour ta fibre du bonheur” me disais-tu. La même fibre que tu désirais muscler lorsque tu m’offrais pour déjeuner avec mes toasts un petit morceau de gâteau McCain au chocolat tout droit sorti de ton congélateur trop plein ou quand tu m’encourageais à me servir dans le plat de bonbons du salon. Lors de mes visites, tu avais pris l’habitude de troquer les Peppermints pour des Jelly Beans que j’engloutissais avant l’heure du dîner en laissant uniquement ceux de couleur noire. Je t’avais pris aux mots lorsque tu m’avais mentionné que ceux-là étaient “tes meilleurs”.

Je marche en direction de l’hôpital. Le vent se lève et je remonte mon foulard de laine jusqu’à mon nez. Oui oui, celui que tu m’as offert pour Noël l’an dernier. Même après l’avoir lavé, il sent encore l’amour. Il me réchauffe et me réconforte comme tu as toujours su si bien le faire. Tes oeuvres de laine inondent d’ailleurs depuis longtemps le fond de ma garde-robe. Des mitaines, des gants, des tuques, des ponchos, des chandails et des pantoufles à la tonne! De quoi faire envier toutes membres en règle du Cercle des fermières! Ta collection de balles de laine a également souvent servi comme armes de destruction minimale durant les guerres contre mes toutous en peluche. Quelles attaques ce fût! Te rappelles-tu aussi de la fois où j’avais vidé une grande section de ton étagère de balles de laine en me donnant pour défi de faire des tresses en mélangeant au moins dix couleurs différentes? Comprenant rapidement l’étendue de mon dégât, j’avais alors tenté de dissimuler subtilement le tout en les jetant dans ta chute à linge. Tu avais découvert quelques heures plus tard le pot aux roses… hmmm aux balles de laine… toutes entremêlées dans les vêtements à laver. Pas si subtil que cela finalement! Tu m’avais alors proposé le jeu des piles de couleurs. Je me remémore toujours avec un fou rire cette journée durant laquelle j’ai appris à séparer les couleurs pour le lavage et… rouler des balles de laine en série…

Je longe la grande avenue et j’aperçois au loin la croix du Mont-Royal. Je possède d’ailleurs toujours cette petite croix dorée que tu m’avais donnée lors de mon dixième anniversaire. Tu m’avais alors glissé à l’oreille que le petit Jésus serait bien fier de me voir la porter. Pssst, grand-maman, je dois me confesser : c’est maman qui s’assurait que je l’accroche à mon cou chaque fois que j’allais te rendre visite. J’ai aussi conservé le médaillon représentant je ne sais plus quel Saint que tu m’avais acheté “pour me protéger” durant notre visite à l’Oratoire. Je n’avais alors pas compris pourquoi tu avais tenu à ce qu’on escalade les centaines de marches qui “montent jusqu’au ciel” et, tout cela, afin d’allumer un seul lampion pour grand-papa. Nous avions ensuite passé près d’une heure assises en silence dans la basilique. Quand je t’avais demandé pourquoi on ne pouvait pas parler, tu m’avais alors chuchoté avec ton grand sourire : “C’est pas nécessaire ma chérie, grand-papa habite maintenant à l’infini. Il t’entendra mieux si tu lui parles dans ta tête. Tu peux lui dire tout ce que tu veux mon poussin”. Grand-papa : l’homme de ta vie qui nous avait quittés un peu plus tôt cette année-là. Combien de fois ai-je été endormie le soir en me faisant raconter l’histoire de votre rencontre? Je rêvais ensuite à l’amour, le vrai.

J’arrive à l’hôpital. Je prends l’ascenseur : direction cinquième étage. Palier des départs hâtifs : les soins palliatifs. Je cherche ta chambre : la numéro 8. Ton chiffre chanceux: “celui de l’infini” m’as-tu déjà dit. Je parcours le corridor éclairé par le faisceau de lumière qui pénètre par la grande fenêtre qui se trouve à l’extrémité. Je trouve enfin ta chambre. Je suis la première arrivée. Tu es endormie paisiblement, dans la même position que les deux dernières semaines. Je dépose les fleurs à tes côtés, donne un bec sur ta joue et prends ta main droite entre les miennes. Je te regarde. Je t’admire. Je t’aime. Tu es l’une de ces trop rares personnes qui est autant magnifique à l’intérieur qu’à l’extérieur. Tu as toujours été si fière grand-maman : bien mise, bien coiffée et portant en tout temps et en tout lieu ton fameux rouge à lèvres. Aaaah celui-là : j’ai longtemps cru que c’était la couleur naturelle de tes lèvres. Tu sembles porter cette teinte rosée depuis toujours et je n’aurais pu t’imaginer autrement. En cette journée ensoleillée, tes lèvres sont pourtant très pâles, trop pâles, et ton teint de la blancheur de la neige. Je sais très bien que tu détesterais te voir ainsi.

Coquette grand-maman: ton rouge à lèvres est bien en vue sur la minuscule table bordant ton lit. Je serre le tube dans ma main et me décide à l’ouvrir pour y découvrir la magnifique nuance qui devrait être nommée en ton honneur. Poussée par je ne sais quoi, je commence à recouvrir tes lèvres du joli rose. Tu aimes? J’en ajoute un peu sur tes joues et l’étale avec mes doigts tout comme tu me l’as appris. Je brosse doucement tes cheveux. Je prends le foulard fuchsia que tu m’as offert et l’enroule à ton cou pour mieux camoufler la jaquette d’hôpital qui, selon tes dires, “te donne un teint de malade”. Je m’assois tout près de toi et repense alors à nos soirées de jeux de cartes à “piger dans le lac”, aux vacances au chalet à cueillir des framboises sauvages, aux journées à écouter tes chansons préférées d’Elvis en regardant tes centaines d’albums de photos et aux réveillons où tu tentais patiemment d’apprendre une nouvelle danse en ligne à ta petite fille qui n’a visiblement pas héritée de ton sens du rythme.

Le bruit de fond si régulier et rassurant qui résonne dans la pièce depuis les dernières semaines se transforme soudainement en un son aigu à en faire arrêter le cœur. J’entends de grands pas dans le corridor en direction de la chambre 8… pendant que tu poursuis à petits pas le chemin que tu as déjà entamé dans le couloir vers l’infini. “Chuuuuuuuut” lançais-je les yeux dans l’eau aux deux infirmières qui ont pénétrées en trombe dans la pièce. Je veux seulement m’assurer que tu entends bien ce que je te dis à l’instant dans ma tête… Je t’aime gros comme l’univers grand-maman. xox

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11 réflexions sur “Vers l’infini

  1. Quelle belle histoire de mamie!
    Ma maman aussi avait une chute à linge ;-).
    À la chambre 8, il y a 7 ans, nous aurions pu nous rencontrer.
    Merci pour cette belle histoire d’Infini… c’était infiniment touchant!

  2. Touchant! Mes condoléances Magalie! Ce n’est pas facile de perdre un être cher et je suis attendrie du lien privilégié avec ta grand-mère; c’est un héritage d’amour indéfectible laissant une trace indélébile sur le coeur et l’estime de soi d’une p’tite fille merveilleuse comme toi.

    Merci de tes écrits touchants, tu imprègnes mon rendez-vous hebdomadaire par tes péripéties, tes réflexions d’humanité me permettant de faire des références à ma vie, et ce, en toute douceur.

    Grosse câlin et doux baiser.

  3. Quelle belle partie de ton cœur que tu viens de partager, j’ai les yeux remplis d’émotions car moi aussi j’ai perdu ma grand-maman depuis près d’une décennie et je pense encore à elle tout le temps. Tout comme ta Marie, la mienne dormait avec ses lèvres rouges Dior ! Ah’ les coquettes!

  4. Tres beau, ma première peine d’amour fut la perte de ma grand-mère maternel, que l’on visitait tous les dimanches. Merci,

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